PEINDRE CE QUE L’ON RESSENT
La peinture intuitive selon Elizabeth Laudouar
Et si la peinture commençait avant le premier geste ?
Il y a un moment étrange, presque imperceptible, juste avant de commencer une peinture.
La toile est blanche.
Les couleurs sont là.
Les pinceaux attendent.
Et pourtant, quelque chose résiste.
On regarde la toile et soudain apparaissent toutes les questions :
Qu’est-ce que je vais peindre ?
De quelle couleur ?
Est-ce que ce sera beau ?
Est-ce que je vais réussir ?
Et si je rate ?
C’est souvent à cet instant que la peinture s’arrête avant même d’avoir commencé.
Parce que nous avons appris à vouloir savoir.
Savoir quoi faire.
Savoir comment faire.
Savoir si c’est réussi.
Nous avons appris à comparer, à reproduire, à respecter des règles, à chercher le bon geste, la bonne couleur, la bonne composition.
Mais nous avons peut-être oublié quelque chose d’essentiel :
peindre peut aussi être une manière de ne pas savoir.
Ne pas savoir ce qui va apparaître.
Ne pas savoir où le geste va nous conduire.
Ne pas savoir ce que la couleur va provoquer.
Ne pas savoir quelle histoire la toile va finalement raconter.
C’est précisément dans cet espace d’incertitude que commence la peinture intuitive.
La peinture intuitive n'est pas une technique supplémentaire que l'on ajouterait à toutes celles que l'on connaît.
Elle est d'abord une manière différente d'entrer en relation avec la peinture.
Elle nous invite à quitter, pour un temps, le territoire du contrôle afin d'écouter ce qui se passe à l'intérieur.
Un geste.
Une sensation.
Une couleur.
Une envie.
Une résistance.
Une émotion.
Une trace.
Puis une autre.
Et peu à peu, quelque chose apparaît.
Pas forcément quelque chose que l'on avait imaginé.
Quelque chose que l'on découvre.
C'est cette découverte qui m'intéresse.
Depuis des années, j'accompagne des personnes dans cette expérience.
Certaines arrivent en disant :
« Je ne sais pas peindre. »
D'autres ajoutent :
« Je n'ai aucune imagination. »
Ou encore :
« Je ne suis pas artiste. »
Ces phrases me touchent parce qu'elles disent souvent autre chose.
Elles disent la peur de ne pas être à la hauteur.
La peur du regard.
La peur de mal faire.
La peur de montrer quelque chose de soi.
Alors je propose simplement de commencer.
Sans chercher à faire un chef-d'œuvre.
Sans chercher à être original.
Sans chercher à être artiste.
Juste commencer.
Car il existe un moment, dans presque chaque atelier, où quelque chose bascule.
La personne cesse de demander :
« Est-ce que c'est bien ? »
et commence à se demander :
« Qu'est-ce que j'ai envie de faire maintenant ? »
À partir de là, la peinture change.
Et parfois, la personne change aussi.
OUVRIR LA PORTE
La peinture intuitive : de quoi parle-t-on ?
Le mot « intuitif » peut sembler mystérieux.
On l'associe parfois à quelque chose d'irrationnel, d'ésotérique ou d'inexplicable.
Pour moi, l'intuition est beaucoup plus simple.
C'est cette petite voix intérieure que nous entendons souvent avant que notre mental ne prenne la parole.
C'est une sensation.
Une impulsion.
Une évidence qui ne passe pas forcément par les mots.
Dans la peinture intuitive, cette intuition devient un partenaire de création.
On ne part pas nécessairement d'un sujet.
On part de soi.
Cela ne signifie pas qu'il faut chercher à exprimer une émotion précise.
Il ne s'agit pas de se dire :
« Aujourd'hui je suis triste, donc je vais peindre du bleu. »
Ce serait déjà enfermer l'intuition dans une explication.
Il s'agit plutôt de se rendre disponible.
Regarder les couleurs.
Sentir laquelle nous attire.
Prendre un pinceau.
Faire un geste.
Puis observer ce que ce geste provoque.
La peinture devient alors une conversation.
Je fais un geste.
La toile me répond.
Je regarde.
Je réagis.
Je transforme.
Elle me surprend.
Je recommence.
Cette conversation peut durer quelques minutes ou plusieurs heures.
Elle peut être joyeuse, violente, douce, chaotique, silencieuse.
Elle peut même nous dérouter.
Et c'est très bien ainsi.
Car l'objectif n'est pas de produire immédiatement une image compréhensible.
L'objectif est de laisser advenir.
Oublier ce que l'on croit savoir
Nous avons tous une histoire avec le dessin et la peinture.
Certains ont été encouragés lorsqu'ils étaient enfants.
D'autres ont entendu :
« Ce n'est pas très joli. »
« Tu dépasses. »
« Tu ne sais pas dessiner. »
« Regarde comment ton voisin a fait. »
Quelques mots suffisent parfois à installer une croyance qui reste des années.
Je ne suis pas doué.
Alors, devenu adulte, on n'ose plus.
La main se crispe.
Le pinceau devient un instrument de jugement.
La toile devient un examen.
Il faut alors réapprendre quelque chose de très simple :
le droit de jouer.
Jouer avec la couleur.
Jouer avec la matière.
Jouer avec les dimensions.
Jouer avec le geste.
Jouer avec les accidents.
Jouer avec ce qui ne ressemble à rien.
Le jeu permet de retrouver une liberté que la recherche du résultat nous fait perdre.
C'est pourquoi, dans mes ateliers, je préfère souvent commencer par une expérience plutôt que par une explication.
Je veux que la personne fasse avant de comprendre.
Parce que comprendre trop vite peut devenir une manière de contrôler.
Le mental n'est pas l'ennemi
Il serait facile de dire qu'il faut « lâcher son mental ».
Je ne le crois pas.
Notre mental est précieux.
Il nous permet d'analyser, de comprendre, de construire, de décider.
Le problème n'est pas qu'il existe.
Le problème commence lorsqu'il veut tout diriger.
Dans une peinture intuitive, je ne cherche donc pas à supprimer le mental.
Je lui propose simplement de changer de place.
Pendant un moment, il peut observer.
Il peut attendre.
Il peut être curieux.
Il n'a pas besoin de décider de tout.
C'est une nuance importante.
Car lâcher prise ne signifie pas devenir passif.
Au contraire.
Il faut être extrêmement présent pour sentir qu'une couleur appelle une autre couleur.
Pour percevoir qu'une toile demande à être recouverte.
Pour accepter de détruire une partie que l'on aimait.
Pour savoir qu'il faut continuer alors que l'on pense avoir terminé.
La peinture intuitive demande donc une forme particulière d'attention.
Une attention ouverte.
Retrouver l'enfant qui peint
Un enfant peut prendre trois couleurs et commencer immédiatement.
Il ne demande pas si le rouge va bien avec le jaune.
Il ne se demande pas si sa composition respecte les règles de la perspective.
Il peint.
Il expérimente.
Il recommence.
Il recouvre.
Il invente.
Puis il montre son dessin.
Et parfois il dit :
« C'est une maison. »
Alors que nous n'y voyons qu'une succession de lignes.
L'enfant n'a pas besoin que nous comprenions.
Il sait.
Il est dans son monde.
La peinture intuitive ne cherche pas à redevenir enfant.
Elle nous invite à retrouver quelque chose que l'adulte a souvent perdu :
la permission d'explorer sans connaître le résultat.
C'est différent.
L'adulte possède une expérience, une histoire, une sensibilité, une culture artistique.
Il ne s'agit pas de les effacer.
Il s'agit de leur ajouter une dimension nouvelle :
l'écoute.
Le courage de ne pas savoir
Il faut du courage pour peindre intuitivement.
Pas le courage spectaculaire.
Un courage beaucoup plus discret.
Celui de rester devant une toile qui ne ressemble à rien.
Celui de ne pas chercher immédiatement une solution.
Celui de supporter le doute.
Il y a presque toujours un moment où la peinture semble ratée.
C'est un moment important.
Très important même.
Parce que nous arrivons à la frontière de ce que nous contrôlons.
Nous avons alors deux possibilités.
Arrêter.
Ou continuer à chercher.
Je dis souvent :
« Ne jugez pas votre peinture pendant qu'elle est en train de naître. »
Une toile est un processus.
Elle traverse des états.
Elle peut être magnifique à dix heures, catastrophique à dix heures trente, bouleversante à onze heures.
Si nous jugeons chaque étape, nous empêchons le processus de se développer.
Il faut accepter que certaines couches soient provisoires.
Certaines couleurs seront recouvertes.
Certains gestes disparaîtront.
Mais ils n'auront pas été inutiles.
Ils auront participé à ce qui viendra ensuite.
Peindre, c'est aussi accepter que la toile garde la mémoire de ce que nous avons fait, même lorsque nous ne le voyons plus.
Faire confiance au premier geste
Le premier geste est particulier.
Il possède encore quelque chose de brut.
Il n'a pas été corrigé.
Il n'a pas été comparé.
Il n'a pas encore rencontré la peur du résultat.
C'est pourquoi j'aime parfois proposer de commencer les yeux fermés, ou avec la main non dominante, ou avec un geste très rapide.
Non pas parce que ces exercices seraient magiques.
Mais parce qu'ils déplacent légèrement nos habitudes.
Ils nous obligent à abandonner la maîtrise parfaite.
Et lorsque la maîtrise se fissure, quelque chose peut entrer :
la surprise.
La surprise est l'une des grandes forces de la peinture intuitive.
Je ne veux pas savoir exactement ce qui va arriver.
Je veux être disponible à ce qui arrive.
C'est une différence fondamentale.

ENTRER DANS LA PEINTURE
Le geste comme langage
Avant même de représenter quelque chose, nous faisons des gestes.
Une ligne.
Une spirale.
Une tache.
Une coulure.
Un frottement.
Une pression.
Un mouvement rapide.
Un mouvement lent.
Chaque geste possède une énergie.
Il peut être retenu ou expansif.
Fragile ou puissant.
Précis ou sauvage.
Répété ou unique.
La peinture devient alors un langage qui ne passe pas nécessairement par les mots.
C'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles elle peut toucher si profondément.
Nous pouvons parfois peindre quelque chose que nous serions incapables de dire.
Une toile ne demande pas forcément :
« Explique-moi. »
Elle demande :
« Montre-moi. »
La couleur comme émotion
La couleur n'est jamais seulement une couleur.
Elle possède une température.
Une vibration.
Une densité.
Une mémoire.
Nous avons tous des relations différentes avec elle.
Un rouge peut être pour l'un une joie, pour l'autre une colère.
Un bleu peut évoquer la paix, la mer, le froid ou une immense tristesse.
Il n'existe donc pas de dictionnaire universel des couleurs.
C'est ce qui les rend passionnantes.
Je ne demande pas :
« Que signifie le bleu ? »
Je préfère demander :
« Qu'est-ce que ce bleu provoque en toi ? »
La réponse peut changer d'un jour à l'autre.
Et c'est justement cela qui nous intéresse.
La matière et les traces
Peindre intuitivement, ce n'est pas seulement choisir des couleurs.
C'est aussi toucher la matière.
Épaisse.
Liquide.
Sèche.
Transparente.
Opaque.
Lisse.
Granuleuse.
La matière ralentit le geste.
Elle le transforme.
Elle garde son empreinte.
Une trace de pinceau peut être recouverte.
Une coulure peut devenir une ligne.
Une empreinte peut devenir un paysage.
Une griffure peut réveiller une surface trop sage.
Alors la peinture cesse d'être seulement une image.
Elle devient une expérience physique.
On ne regarde plus seulement la peinture.
On la ressent.
Peindre sans chercher à faire beau
C'est peut-être l'une des choses les plus difficiles à transmettre.
Nous voulons naturellement faire quelque chose de beau.
C'est humain.
Mais la beauté peut devenir un piège lorsqu'elle devient une obligation.
Car dès que nous cherchons à faire « joli », nous reproduisons souvent ce que nous savons déjà faire.
Nous choisissons les couleurs que nous aimons.
Les gestes que nous maîtrisons.
Les compositions qui nous rassurent.
Nous sommes alors dans la répétition.
La peinture intuitive propose autre chose.
Elle nous invite parfois à aller vers ce qui nous dérange.
Une couleur que nous n'aimons pas.
Un geste inhabituel.
Une composition déséquilibrée.
Une matière excessive.
Un espace vide.
C'est souvent là que quelque chose de personnel apparaît.
Je ne cherche pas la peinture parfaite.
Je cherche la peinture vivante.
Détruire pour mieux faire naître
Il arrive un moment où l'on aime tellement une partie de sa toile que l'on n'ose plus y toucher.
C'est souvent précisément à cet endroit que le travail commence.
Recouvrir ce que l'on aime est difficile.
Parce que nous avons peur de perdre.
Mais créer suppose parfois de perdre quelque chose.
Une belle forme.
Une couleur réussie.
Une partie que nous pensions définitive.
La recouvrir peut sembler violent.
Et pourtant, elle ne disparaît jamais complètement.
Elle laisse une mémoire.
Une transparence.
Une épaisseur.
Une trace.
Ainsi, la toile devient comme nous :
faite de couches.
Certaines sont visibles.
D'autres presque invisibles.
Mais toutes ont participé à ce que nous sommes devenus.
Quand la peinture devient rencontre
Il existe un moment particulier où l'on cesse de vouloir faire quelque chose à la peinture.
On se met simplement à dialoguer avec elle.
La toile nous résiste.
Nous répondons.
Elle nous surprend.
Nous transformons.
Puis elle nous surprend encore.
À cet instant, la peinture devient presque une rencontre.
Et c'est peut-être là que réside son pouvoir.
Elle nous permet de nous rencontrer nous-mêmes sans avoir besoin de nous expliquer.
C'est pourquoi je ne considère pas la peinture intuitive comme une simple méthode.
C'est une expérience de présence.
Une manière d'habiter pleinement le moment.
D'être là.
Avec ses couleurs.
Avec ses hésitations.
Avec ses gestes.
Avec ses erreurs.
Avec ses élans.
Avec ce qui demande à apparaître.
La toile ne ment jamais
Une peinture peut être maladroite.
Elle peut être étrange.
Elle peut être inachevée.
Elle peut ne pas correspondre à ce que nous avions imaginé.
Mais lorsqu'elle est véritablement habitée, elle possède quelque chose que la technique seule ne peut pas produire.
Une présence.
C'est cela que je cherche dans la peinture intuitive.
Pas la performance.
Pas la virtuosité.
Pas la conformité.
La présence.
Je crois que chacun possède un territoire intérieur qui ne demande qu'à être exploré.
La peinture peut devenir l'une des portes qui y conduisent.
Il suffit parfois d'une couleur.
D'un geste.
D'une tache.
D'une première trace sur une toile blanche.
Puis une deuxième.
Et une troisième.
Et soudain quelque chose commence.
Pas forcément une image.
Pas forcément une histoire.
Peut-être simplement une sensation.
Alors on continue.
On ne sait pas exactement où l'on va.
Et pour une fois, ce n'est pas grave.
Parce que nous avons cessé de chercher à savoir.
Nous sommes en train de découvrir.
Peindre ce que l'on ressent, c'est peut-être finalement cela :
faire confiance à ce qui cherche à naître en nous.
— Elizabeth Laudouar


